Lundi 31 octobre 2011 1 31 /10 /Oct /2011 07:48

Toussaint Merle - Les souvenirs d’un petit Seynois

Conférence de Monsieur Toussaint Merle, Maire de La Seyne et Conseiller Général du VarSalle de l’Hôtel de Ville de La Seyne le Samedi 19 Févier 1966

Dans le cadre des conférences de la Société Amis de La Seyne ancienne et Moderne (brochure de la Société)

 

Rares, parmi vous, sont ceux ou celles qui n’ont pas encore lu le livre de Monsieur Baudoin, « Histoire générale de La Seyne-sur-Mer ». Je n’étonnerai personne en ajoutant que j’ai étudié cet ouvrage, que je l’étudierai encore.

Monsieur Baudoin a consacré un chapitre de son « Histoire » aux rues de La Seyne. Ce n’est pas l’un des chapitres les plus importants. Pourtant, il m’a longuement retenu ; j’y suis souvent revenu. Il m’a donné l’occasion de répondre en ces termes à l’invitation de Monsieur le Président des Amis de La Seyne ancienne et moderne :

« Votre société, une fois encore, et je l’en remercie, me fait l’honneur de m’adresser à ses adhérents, à ses auditeurs. Permettez-moi de leur parler de certaines rues seynoises ».

Ce qui a été accepté. Voilà pourquoi j’ai le plaisir d’être parmi vous ce soir.

Rassurez-vous ! Il ne s’agit pas d’énumérer les nombreuses rues de notre localité ! Il s’agit, simplement, familièrement, intimement même, de nous promener quelques instants dans un tout petit nombre de ces rues.

Les citer suffira, je crois, à dégager les idées, à préciser le sens de notre entretien de ce soir ;

La rue Victor Hugo, où je suis né.

La rue Denfert Rochereau où j’ai grandi.

La rue Clément Daniel, où j’ai habité.

La rue Messine, où j’ai connu la première école.

La rue République, où, chaque jour, des années durant, je me suis arrêté.

La rue François Ferrandin, la rue Jean Louis Mabily, la place Martel Esprit, où je me suis amusé.

 

Sans transition, nous voilà donc ramenés un demi-siècle en arrière, dans un îlot restreint, au périmètre précis, où j’ai vécu toute mon enfance, une grande partie de mon adolescence.

Pourquoi un îlot si restreint ? Je vais essayer de vous l’expliquer

Étant données les conditions dans lesquelles nous vivions, aller aux Sablettes, par exemple, était une joie plutôt rare ! Partir à Janas et à la Bonne Mère, l’excursion annuelle ! Passer une journée à Fabrégas, une récompense à mériter ! Faire à pied, le Tour de la Corniche, une promenade sortant de l’ordinaire ! Grimper aux 4 Moulins, une expédition ignorée de nos parents ! Acheter un costume, à Toulon, aux Dames de France, une sortie longtemps attendue ! Prendre le train à la gare de La Seyne, on ne parlait pas de celle de Toulon, une date mémorable !

Et tous ces quartiers du Terroir, vierges ou presque de toutes constructions à l’époque, dont la diversité contribue à l’unité seynoise, du Rouquier à Léry, de La Rouve à Saint-Jsehe de Gavarry, du Camp de Laurent aux Isnards, de Coste Chaude à Piédardan, de l’Oïde à Sainte Messe, de Brémond à Vignelongue, du Fort Caire à Bastian, des Guérins à Guigou, de La Farlède à la Croix de Palun, de Gaumin à Chateaubanne… Ils restaient autant de noms à peine entendus, ils correspondaient à autant de distances apparemment infranchissables.

Que voulez-vous, pour nous, fils d’ouvriers, posséder une bicyclette, quel signe d’aisance ! Même le succès au traditionnel certificat d’études ne nous apportait pas l’Alcyon bleue, la Peugeot jaune, l’Autommoto violette, ou simplement la modeste François Cresp, dont nous rêvions. Et que nous enviions, il faut bien le dire, aux rares privilégiés qui roulaient sur leur vélo au lendemain même de cette première réussite scolaire !

De plus, et surtout, la sortie familiale n’existait pour ainsi dire pas. À part celle du samedi soir. Parents et enfants, amis et voisins, s’y retrouvaient au cinéma Le Kursaal ou au cinéma Les Variétés ; ils s’y passionnaient pour l’épisode hebdomadaire de La Porteuse de Pain, ou des Deux Orphelines. La télévision, vous le voyez, n’a rien inventé avec ses feuilletons.

Les Variétés avaient la préférence de nos familles. Devant, assis sur des chaises dures et grinçantes, nous attendions le début de la séance. Sans location préalable, chaque famille disposait pratiquement d’une place réservée ; l’intrus qui osait se l’approprier était aussitôt chassé par les premiers arrivés. Derrière, des « fauteuils », un peu plus confortables, où on voyait rarement des familles ouvrières parce que le prix était trop élevé. Au dessus, des galeries, domaine des jeunes gens et des jeunes filles… un domaine que nous n’avons fréquenté que plus tard.

 

Le Kursaal est devenu le Rex ! Les Variétés ont disparu, l’Odéon n’existait pas, encore moins l’A.BC, le dernier né.

Et le dimanche ?

Le dimanche, nos mères préparaient les « bleus » de travail du mari ; la blouse noire et les culottes courtes du fils. Des « bleus » méticuleusement rapiécés au maximum ; des culottes au fond maintes fois changé. Naturellement, sans machine à laver, sans fer à repasser électrique, ce qui ne simplifiait pas la tâche de nos mères !

Quant à nos pères, qui aurait osé contester que le dimanche leur appartenait ? Car il leur appartenait ! Chasse ou pêche, concours de boules ou concours de quadrettes, parties de dominos ou parties de piquet, défi au billard ou défi au jaquet ; sans oublier la matinée de music-hall, presque sacrée, à l’Eden Théâtre, ou au Casino de Toulon pour les grandes occasions. L’Eden Théâtre est remplacé par le nouveau groupe H.L.M « La Lune » après avoir été endommage par les bombardements de 1939-45.

L’épouse qui aurait prétendu, le dimanche, sortir avec son mari, quelle jalousie ridicule ! Quel orgueil déplacé ! Du moins dans nos rues.

Peut-être avez-vous compris pourquoi ces quelques rues, cet îlot restreint, limitaient notre domaine habituel, constituaient notre unique ouverture sur la vie ?

 

Ne voyez surtout aucun regret dans ce qui précède !

Nous n’étions ni des enfants tristes, ni des enfants malheureux. D’ailleurs, nos parents ont toujours su nous taire leurs difficultés, nous cacher leurs sacrifices.

Nous avions nos joies d’enfants. Ont-elles beaucoup changé, malgré les apparences ?

S’y ajoutaient les joies des enfants de notre époque, de notre milieu. Au risque de voir certains sourire, d’entendre certains crier à l’exagération, mais assuré que d’autres me comprendront, je veux en citer une. Notre joie du samedi, à l’heure où notre père apportait son salaire. Les F.C.M payaient les ouvriers chaque semaine ; et, pour respecter la hiérarchie, les chefs ouvriers, chaque quinzaine ! Les contremaîtres, chaque mois ! En un instant, le porte monnaie vide de la maman se gonflait, et nous, les enfants, nous partions aussitôt acheter le beafsteck qui, avec les frites, représentait le régal hebdomadaire ! En attendant l’obligatoire, l’inévitable pot au feu du dimanche !

Oui, nous étions heureux ! Dans nos rues, la bonne humeur régnait, les rires fusaient, les bavardages se multipliaient, les chansons retentissaient, sans cesse, les quolibets optimistes répondaient aux exclamations joyeuses.

Est-ce anormal ? Non ! Rappelez-vous « Le Savetier et le Financier » de l’immortel La Fontaine !

Nous devons, à cette enfance, d’être devenus les hommes que nous sommes. Nous avons trouvé, dans ces premières années, les éléments essentiels de notre vie à venir. Si la conscience, la volonté, l’amour de nos parents, nous ont permis de nous élever quelque peu, ces premières années nous ont dispensé un enseignement majeur : ne jamais oublier la classe ouvrière dont nous sommes issus. Car la classe ouvrière vivait, riait, luttait et souffrait dans ces rues, avec ses qualités, avec ses défauts. Nous le sentions confusément. Plus tard, nous l’avons compris nettement.

Ne cherchez pas ailleurs les raisons pour lesquelles cette classe ouvrière seynoise tient toujours une grande place, et si chaude, dans notre cœur ! Une grande place, et si réfléchie, dans notre esprit !

Comment, dans ces conditions, ne pas lire l’histoire de ces rues, commentée, illustrée par Monsieur Baudoin, sans que subitement en retentisse un écho à la fois si proche et si lointain ? Sans que lentement, s’en dégage une tendresse à la fois douce et chaleureuse.

 

Je dois maintenant vous faire une confidence. Les noms cités voilà quelques instants ne sont pas toute la réalité de l’époque dont je vous parle. Ils ne pouvaient pas, seuls, répercuter cet écho à la fois proche et lointain ! D’eux, seuls, ne pouvait pas naître cette tendresse à la fois douce et chaleureuse.

Mais les anciens noms, rappelés, justifiés, par Monsieur Baudoin, voilà de quoi émouvoir, voilà de quoi retenir, voilà de quoi rêver !

Oui, pourquoi la rue Victor Hugo ? Mon grand père ne connaissait que la rue du Sac où il habitait quand j’y suis né !

Pourquoi rue Denfert Rochereau ? Mon père me montrait la maison où il était né, lui, rue Saint Roch, et il me parlait de ses jeux, de ses camarades de cette rue !

Pourquoi la rue Clément Daniel  Ma mère se rappelait de son enfance, rue de l’Hôpital ; une enfance difficile, où le travail remplaçait souvent les amusements !

Pourquoi la rue Messine ? Pendant des années, nous y avons fréquenté une école enfantine mieux à sa place rue Jeu de Ballon !

Pourquoi la rue Jean-Louis Mabilly ? Dans quelques instants, je vous parlerai des histoires mystérieuses que nous y écoutions. Elles s’accommodaient si bien du mystère de la rue du Prieur !

Pourquoi la place Martel Esprit ? Interrogez un Seynois, il vous répondra : la place Bourradet !

Pourquoi la rue François Ferrandin ? Jeunes coureurs à pied, essoufflés et passionnés, nous nous disputions la première place sur le rectiligne et désert chemin des Aires !

Pourquoi la rue République ? Les spectacles quotidiens qui nous y retenaient restent encore ceux de la rue du Marché !

 

Allez-vous m’accuser d’ignorer le génial écrivain Victor Hugo ? D’effacer le courageux colonel Denfert Rochereau ? De sous-estimer le médecin Clément Daniel ? de renier les édiles communaux Martel Esprit, Jean-Louis Mabily, François Ferrandin ? De minimiser les dons du généreux Messine ? De supprimer la République ? Vous ne le pouvez pas.

Parce que vous ne pouvez demander à un gamin, même seynois, portant culottes courtes, blouse noire avec ceinture de cuir, souliers cloutés avec des caboches, casquette de collégien, de se passionner pour un poète, d’admirer un colonel, d’apprécier un médecin, de féliciter un maire, un adjoint, un conseiller municipal, de s’enthousiasmer pour le République, alors que d’autres noms, ou évocateurs, ou poétiques, ou provençaux, rue du Sac, rue Saint Roch, rue de l’Hôpital, rue Jeu de Ballon, place Bourradet, chemin des Aires, rue du Prieur, rue du Marché, correspondent à des rues qui étaient notre deuxième maison, souvent plus agréable que la première !

La première ? Des appartements sombres, aux larges cages d’escaliers, aux pièces réduites, aux cuisines constamment occupées, où la salle à manger aurait semblé un luxe provocateur, sans eau courante, éclairées avec la lampe à pétrole, chauffées au charbon de bois, et, bien entendu, sans tourne-disques, sans radio, sans télévision pour nous y retenir !

J’ajoute que ces rues nous offraient un avantage inconnu de nos fils, de nos petits fils : aucune circulation gênante, dangereuse : tombereaux, chars à bancs, calèches, charretons… Rien de commun avec nos camions, nos cars, nos autos et nos vélomoteurs. Au contraire, ces véhicules, peu nombreux, à la vitesse réduite, aux chevaux débonnaires, aux conducteurs pittoresques, ajoutaient un charme à ces rues qui, en définitive, étaient nos amies.

Nos amies, avec les billes multicolores et les toupies aux formes variées, avec les cerceaux en bois ou en fer et les cordes à sauter, avec les trottinettes bruyantes et les bilboquets aux sphères brillantes, avec les marelles aux tracés multiples et les carreaux amoureusement polis, avec les noyaux de cerises savamment colorés et les noyaux d’abricots patiemment transformés en sifflets, avec les grillons nourris de feuilles de salades et les vers à soie délicatement élevés… Tout cela, au gré des saisons, au gré de nos goûts et au gré de nos possibilités !

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Par rene - Publié dans : Toussaint Merle
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