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Cf. : René Merle, "Lettres de captivité", préface
Nouvelles de l'Aveyron : J'ai le grand plaisir de placer sur ce blog ce texte reçu de mes amis Vincent et Monette Ferrier. Monette, originaire de Montbazens, est la fille des deux protagonistes des Lettres, le prisonnier et son épouse. On imagine l'émotion de Monette, ainsi que celle de son époux, à qui je cède la parole :
LES « LETTRES DE CAPTIVITE » PORTÉES A LA SCÈNE
Un évènement théâtral d’exception
Les « Lettres de captivité », d’ Emma et Robert Gladin, ont été publiées par L’Ours Blanc en 2007. Depuis, elles ont fait leur chemin, jusqu’à ce qu’elles parviennent à la connaissance de l’association aveyronnaise « La famille de Gabriel Rieucau… pour un devoir de mémoire », présidée par Christian Rieucau, fils de Gabriel Rieucau et animée notamment par Jean-Pierre Huguet, son secrétaire, tous les deux fils de prisonniers, et qui milite depuis plusieurs années pour entretenir la mémoire des prisonniers de guerre aveyronnais, en particulier auprès des jeunes générations des écoles du canton de Bozouls, près de Rodez. Cette année, cette association avait décidé de centrer ses activités sur la place et la fonction des femmes de prisonniers restées au pays pendant la 2ème guerre mondiale : « Les Lettres de captivité » représentaient évidemment le support idéal pour cette entreprise. Elles ont donc été confiées à une troupe théâtrale de Rodez « Le strapontin des mastigophores », troupe d’amateurs (au sens propre et fort du terme !) passionnés de théâtre, de recherche théâtrale notamment, placée sous la direction de Dominique Laurens (la mention d’ « amateurs » me semble nécessaire au regard de l’excellence professionnelle du résultat, inversement proportionnelle au volume des moyens financiers disponibles limités).
La création de l’œuvre a été réalisée à Bozouls, bourgade du Nord-Aveyron, le 5 mai 2012 sous le titre « Absence (Lettres de captivité)» devant un public aussi nombreux que passionné (300 personnes pour une population de 2700 âmes… parmi lesquelles des membres des 160 familles retrouvées sur la communauté de communes de Bozouls-Comtal). Le mot « absence » du titre est tout sauf fortuit. Parmi tous les aspects de la vie d’un couple écartelé par la guerre, les comédiens ont su en effet, avec intelligence, retenir du texte très fort d’Emma et Robert Gladin ce qu’il contient de plus humain et donc de plus universel : le sort d’un amour partagé, torturé par la situation et incarné par la présence permanente de leur fillette Monette, née seulement quelques mois avant le départ de Robert à la guerre. « L’absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes. » a pu écrire de La Rochefoucauld : cette citation, parfaitement en phase avec le texte d’Emma et Robert, est textuellement reprise dans un passage de la pièce, d’une durée de quelques instants, où les deux protagonistes apparaissent un moment étroitement réunis sur scène dans un mystérieux nuage de fumée…La mise en scène reste étonnamment sobre d’un bout à l’autre, sans jamais un seul effet « spécial », magnifiant les sentiments des deux personnages, ainsi que le dispositif scénique : à gauche de la scène un espace dénudé et exigu, cerné d’un rempart de barbelés derrière lequel évolue le prisonnier Robert ; à droite, à l’opposé, une cuisine campagnarde très sobrement « équipée »où vivent sa femme Emma et leur fillette Monette attablée avec un livre ou un cahier, et un ou deux de ses jouets par terre…Au centre et à l’avant-scène, un acteur essentiel du spectacle : un poste de radio traditionnel de ces années, qui s’allumera à chaque fois qu’une voix off commentera l’actualité d’alors et en particulier citera diverses brèves déclarations des autorités collaborationnistes ou occupantes ainsi que d’éclairants extraits de diverses publications « féministes » très « travail, famille, patrie », et chansons du moment sans toutefois jamais porter atteinte à la prééminence du texte des acteurs, heurtant de plein fouet les échanges à distance des paroles d’amour du couple visiblement lues sur ce qui représente leurs lettres. On ne saurait oublier non plus la projection, accompagnant ces « lectures », sur fond d’écran, de multiples photos d’époque, militaires ou non, en particulier, bien sûr, celles parues dans le livre de l’Ours Blanc, et aussi une collection absolument remarquable de dessins, de croquis et de tableaux réalisés par des officiers français, anciens élèves des Beaux-Arts, prisonniers à l’oflag XIIIA près de Nüremberg, et qui ont été aimablement prêtées par sa famille ( Mr et Mme Arnal) demeurant précisément à Montbazens, en Aveyron également , le village de Robert et Emma Gladin. Ajoutons le choix très judicieux de l’accompagnement musical (instruments de musique et chansons, le musicien et la chanteuse étant eux aussi présents à l’extrémité droite de la scène dans la pénombre). Et puis il y a cette petite fille, actrice omniprésente bien que muette durant tout le spectacle : on entendra sa voix seulement dans les ultimes secondes puisque c’est elle qui dira le « compliment » que la vraie Monette récitera à son papa lors de son retour le 5 mai 1945. Cette fillette se prénomme Bérénice, et nous n’avons pu nous empêcher de penser à cet instant aux deux fameux vers de Racine : « Que le jour commence, et que le jour finisse/ Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice. ». Sauf qu’ici, il s’agit de Robert et de sa fille Monette. Un ultime détail : Robert Gladin est rentré au foyer le 5 mai 1945 ; la création de l’œuvre a eu lieu à Bozouls… le 5 mai 2012 : hasard ?
Au final donc, une création passionnante et bouleversante, qui sera d’ailleurs redonnée le 16 juin prochain à Montbazens même. Notre vœu le plus cher : qu’elle puisse être produite ensuite en d’autres villes.
Vincent Ferrier